Deux généraux, zéro décision : le mythe des agents IA qui collaborent
Ce que vous allez apprendre
## Ce que MCP ne règle pas dans un système multi-agents Le Model Context Protocol standardise la communication entre agents IA, mais n'encode ni arbitrage, ni responsabilité, ni règle de conflit. Un système multi-agents sans gouvernance produit interblocages, responsabilité diluée, cascades d'erreurs et boucles d'emballement — même avec un protocole parfaitement fiable.
Les protocoles d'interopérabilité comme MCP font la une : vos agents IA peuvent enfin « se parler ». Mais partager une grammaire n'est pas partager un but — et c'est là que la plupart des projets multi-agents déraillent silencieusement. Selon dac.consulting, l'erreur la plus coûteuse n'est pas de choisir le mauvais protocole, c'est de confondre coordination et gouvernance : un canal ouvert ne dit ni qui décide, ni qui tranche un désaccord, ni qui répond quand un agent part en boucle. Dans cet essai, Thomas Santori convoque le problème des deux généraux byzantins et les huit principes d'Elinor Ostrom pour exposer les quatre modes de défaillance d'un essaim d'agents — et les quatre institutions à poser au-dessus du protocole avant toute mise en production.
Deux armées, une colline, aucun message sûr
Imaginez deux généraux byzantins campés de part et d'autre d'une vallée. L'ennemi est en contrebas ; ils ne peuvent vaincre qu'en attaquant au même instant. Pour se coordonner, un seul canal : des messagers qui traversent la vallée tenue par l'adversaire, et qui peuvent être capturés.
Le premier envoie « attaquons à l'aube ». Mais il ne bougera pas sans savoir que le message est arrivé. Le second confirme — et attend à son tour la confirmation de sa confirmation.
Cette boucle ne s'arrête jamais. Le problème des deux généraux, formalisé dans les années 1970 par la communauté des systèmes distribués, établit un résultat dur : sur un canal non fiable, aucune séquence finie de messages ne garantit un accord commun sur une action coordonnée.
Le pont : un protocole transporte des paquets, pas des intentions
Je repense à cette impossibilité chaque fois qu'un dirigeant m'explique que ses futurs agents IA « vont collaborer grâce au MCP ». Le 14 septembre, TechCrunch France célébrait encore la montée des protocoles d'interopérabilité comme socle de systèmes multi-agents qui « conversent, s'intègrent et collaborent ».
Il y a là une erreur de catégorie. Le Model Context Protocol (MCP) d'Anthropic, comme les protocoles agent-à-agent (A2A), standardise un canal : une grammaire JSON-RPC pour qu'un agent expose ses outils et qu'un autre les appelle. C'est une prise électrique commune, pas une politique énergétique.
J'ai déjà traité ce protocole sous l'angle de la souveraineté — le MCP standardise la prise, pas ce qui passe dans le câble. L'angle du jour est autre, et plus dérangeant : partager une grammaire n'est pas partager un but. Les deux généraux ont un canal ; il leur manque une décision.
Coordination n'est pas gouvernance
Un article de recherche récent sur les Governance Gaps in Agent Interoperability Protocols le dit sans détour : « Coordination is not governance. Current protocols encode coordination but not governance. » Les auteurs analysent MCP, A2A et consorts avec une grille empruntée à l'économiste Elinor Ostrom.
Ostrom a reçu le prix Nobel d'économie 2009 — la première femme à l'obtenir — pour avoir démontré, dans Governing the Commons (Cambridge University Press, 1990), que des communautés gèrent durablement une ressource partagée sans marché ni État central. Non par la seule communication : par des institutions.
Ses huit principes de conception sont un manuel de survie collective : frontières clairement définies, règles adaptées au contexte local, participation des concernés aux règles, surveillance, sanctions graduées, mécanismes de résolution des conflits peu coûteux, droit d'auto-organisation reconnu, et organisation en niveaux imbriqués pour les grands ensembles.
Regardez cette liste, puis regardez le MCP. Le protocole n'encode aucune de ces dimensions. Il ouvre un tuyau ; il ne dit ni qui décide, ni qui tranche un désaccord, ni qui est sanctionné quand un agent déraille.
Quatre façons pour un essaim d'agents de produire un désastre poli
En production, l'absence de gouvernance ne reste pas théorique. Elle prend quatre visages, tous accélérés — jamais empêchés — par un protocole efficace.
Le premier est l'interblocage, nos deux généraux ressuscités. L'agent A attend que B valide le plan ; B attend que A confirme le périmètre. Chacun poli, chacun bloqué. Rien ne s'exécute, et rien n'alerte.
Le deuxième est la responsabilité diluée. Dans un essaim où tout le monde peut proposer, personne n'est tenu de trancher. J'ai vu un pipeline de trois agents « valider » un devis client sans qu'aucun n'assume la décision finale — trois signatures floues valent moins qu'une seule nette.
Le troisième est la cascade de conformisme. Décrite en économie comportementale par Banerjee et par Bikhchandani en 1992, elle survient quand chacun s'aligne rationnellement sur le voisin. Le troisième agent adopte la sortie du deuxième, qui suivait le premier — et une erreur initiale se propage en vérité collective, car le protocole ne conserve pas le dissensus.
Le quatrième est l'emballement : A déclenche B, qui re-déclenche A, dans une boucle qui consomme jetons et budget jusqu'au timeout — ou jusqu'à la facture. Un canal plus rapide ne fait qu'atteindre le mur plus vite.
Ce que je pose au-dessus du protocole
Aucun de ces échecs n'est un pire cas exotique. J'ai défendu ailleurs l'idée que la fiabilité d'un agent se mesure au pire cas, pas à la moyenne ; à l'échelle d'un système, l'interblocage et l'emballement sont ces pires cas systémiques. Voici les quatre institutions que je pose au-dessus du canal, directement inspirées d'Ostrom.
Un arbitre unique par transaction. Un seul agent tranche et engage. Les autres proposent, argumentent, alertent — mais la choice rule est claire : une décision, un responsable. C'est l'antidote à la responsabilité diluée.
Des budgets d'appels et des détecteurs de boucle. Nombre maximal de tours agent-à-agent, timeout dur,
circuit breakerqui coupe au-delà d'un seuil. Ces règles de rate limiting, absentes du protocole, tuent interblocages et emballements avant qu'ils ne coûtent.La traçabilité de la provenance. Qui a proposé quoi, qui a validé, dans quel ordre. Cet audit trail — ce qu'Ostrom appellerait des règles d'information — casse la cascade de conformisme : on peut remonter à l'erreur d'origine au lieu de l'hériter.
Des frontières de compétence explicites. Chaque agent a un périmètre borné, des ressources bornées, une règle de sortie. Les boundary rules d'Ostrom transforment l'essaim indifférencié en institution lisible — et, quand deux agents divergent, une procédure d'escalade vers un humain.
Ce travail n'est pas de la plomberie ; c'est de la conception institutionnelle, et c'est le cœur de ce que j'opère quand je construis des agents sur mesure. Le protocole se choisit en une réunion. Les règles de décision se gagnent en immersion dans le métier du client.
L'honnêteté maison : moins d'agents, plus de décision
Souvent, deux agents bien coordonnés valent mieux que douze qui se parlent. La densité de conversation n'est pas une preuve de coopération — les deux généraux échangeaient beaucoup, et ne prenaient jamais la colline.
La bonne question n'est donc pas « mes agents peuvent-ils communiquer ? ». Le MCP a réglé cela, et c'est une vraie avancée. La question qui décide du succès est ailleurs : qui tranche, et que se passe-t-il quand ils ne sont pas d'accord ?
Un canal fiable ne fabrique ni connaissance commune ni volonté partagée. Tant que vos agents IA n'auront qu'une grammaire sans institutions, ils resteront deux généraux sur leurs collines : parfaitement interopérables, parfaitement incapables d'attaquer ensemble.
Tableau de synthèse
| Section | Messages clés |
|---|---|
| Le problème des deux généraux | Sur un canal non fiable, aucune séquence finie de messages ne garantit un accord commun sur une action coordonnée. Métaphore fondatrice de l'impossibilité de la coordination par le seul échange. |
| L'erreur de catégorie | Le MCP et les protocoles A2A standardisent un canal (grammaire JSON-RPC), pas un but. Partager un protocole n'est pas partager une intention. « Coordination is not governance. » |
| Ostrom et les communs | Prix Nobel 2009, Governing the Commons (1990) : les ressources partagées se gouvernent par des institutions (8 principes), pas par la seule communication. Le MCP n'encode aucune de ces dimensions. |
| Quatre désastres collectifs | Interblocage (agents qui s'attendent), responsabilité diluée (personne ne tranche), cascade de conformisme (Banerjee/Bikhchandani 1992), emballement (boucle A↔B). Le protocole les accélère au lieu de les prévenir. |
| Quatre gestes praticiens | 1) Un arbitre unique par transaction ; 2) Budgets d'appels, timeouts, circuit breakers ; 3) Traçabilité de la provenance des décisions ; 4) Frontières de compétence explicites façon Ostrom. |
| La chute | Deux agents bien coordonnés valent mieux que douze qui se parlent. La vraie question : qui décide, et que se passe-t-il en cas de désaccord ? |